«Les Etats-Unis réécrivent les lois de la guerre» Kenneth Roth, président de Human Rights Watch, dénonce les abus de Bush
Libération
22 mars 2002
Par Francois SERGENT«Les hommes politiques ont été faibles. Les abus touchent surtout une minorité d'étrangers, des jeunes Arabes ou musulmans, pas les Américains.» Le président de Human Rights Watch, Kenneth Roth, de passage à Paris, dénonce les violations des libertés par l'administration Bush depuis les attentats terroristes du 11 septembre et s'étonne du silence des gouvernements européens. Il dresse, pour la principale organisation des droits de l'homme américaine, l'inventaire des violations des libertés individuelles aux Etats-Unis.
Libération: Quel est le sort réservé à la centaine d'Arabes et musulmans arrêtés aux Etats-Unis depuis le 11 septembre?
K. Roth: Les principales victimes de ces abus ont été les étrangers. Nous estimons qu'il y a toujours en prison environ 600 Arabes et musulmans depuis le 11 septembre. Il est difficile de donner un chiffre. Le gouvernement n'a pas donné de listes nominatives ni précisé les lieux de détention. Parmi ces détenus, un seul à notre connaissance a été inculpé et est suspecté d'être lié aux attentats, le Français Zacharias Moussaoui. Contre une vingtaine d'autres pèsent des charges criminelles en général peu importantes, sans rapport avec le 11 septembre. Un autre petit groupe est retenu comme « témoins ». Les autres sont définis comme « immigrants illégaux ». Leur statut n'est pas à proprement parler illégal, mais totalement inhabituel. Le plus souvent, ces immigrants illégaux sont soit expulsés, soit libérés sous caution. Là, ils sont enfermés, souvent 23 heures sur 24. On ne sait où. Théoriquement, ils ont droit à un avocat, s'il est payé par la famille, à des visites, mais la plupart sont isolés.
Vous avez dénoncé les «commissions militaires», une sorte de supertribunal militaire.
En novembre, le président a signé un « décret militaire » instituant ces tribunaux applicables aux étrangers arrêtés en Afghanistan ou n'importe où ailleurs, au Yémen ou en France par exemple, et suspectés de terrorisme. Les juges seraient militaires, et il n'y aurait pas de possibilité d'appel. Une procédure d'exception sans précédent aux Etats-Unis. La semaine dernière, j'ai rencontré Condoleezza Rice, la conseillère pour les affaires de sécurité du président Bush, qui m'a dit que l'administration avait répondu à 99 % de nos préoccupations. Ce que dit Human Rights Watch, c'est que si les Etats-Unis veulent juger les prisonniers et présumés terroristes, il existe déjà le système des cours martiales. Le terme fait peur, mais ces cours ont en Amérique une tradition d'indépendance ; elles ont un fonctionnement similaire à la justice civile et, surtout, il existe une procédure d'appel devant un tribunal civil. Human Rights Watch accepterait ce recours.
Autre abus, le statut des prisonniers sur la base américaine de Guantanamo.
On a mis l'accent sur le traitement physique de ces prisonniers, mais je pense que leur statut légal est la question de fond. On doit leur accorder le statut de prisonnier de guerre de la Convention de Genève. Bush a dit que la Convention s'appliquerait aux combattants talibans, mais pas aux membres d'Al-Qaeda. C'était il y a un mois et personne n'a obtenu ce statut. Bush est en train de réécrire les lois de la guerre. Ceci est proprement scandaleux. Il s'agit d'une administration qui méprise le droit international qu'elle perçoit comme une gêne. Les arguments de l'administration ne tiennent pas. On peut inculper et juger des prisonniers de guerre pour «crimes de guerre» contre des civils. Ils peuvent être interrogés selon des procédures civiles et on peut leur accorder des remises de peine en échanges d'aveux. On le fait bien avec la Mafia ou les trafiquants de drogue. Je ne comprends pas le silence des gouvernements européens devant ces pratiques des Etats-Unis. En réécrivant les lois de la guerre, Bush met en danger tous les futurs prisonniers désarmés de l'Otan. Si un membre des forces spéciales est fait prisonnier sans uniforme régulier quelque part dans le monde, je vois très bien ses geôliers dire : «Pourquoi lui donnerait-on les droits de la Convention de Genève que Bush n'a pas accordés en Afghanistan ?» Les pays européens devraient aussi refuser de collaborer aux tribunaux militaires, qui peuvent imposer la peine de mort qui n'est plus pratiquée dans vos pays.
Peut-on être surpris du silence des Américains eux-mêmes face à ces atteintes aux libertés individuelles?
Cela change un peu. Juste après les attentats, Human Rights Watch s'est senti très seul. Depuis le début de l'année, les grands journaux, le Washington Post, le New York Times, ont pris position contre ces abus. Mais les hommes politiques ont été faibles. Ils ont peur des opinions publiques. Les abus touchent surtout une minorité d'étrangers, des hommes jeunes arabes ou musulmans, pas les Américains.
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