Le Monde
25 Avril 2003
Par Daniel VernetPour comprendre la nouvelle politique américaine qui vient de s'illustrer en Irak, la tentation est forte de plonger dans les ouvrages qui font l'éloge de la colonisation classique.
Au hasard : dans les Principes de colonisation et de législation coloniale (1927), Arthur Girault cite la conférence sur le Devoir colonial prononcée en 1897 par un certain M. Gide, qui n'a rien à voir avec l'écrivain. On y lit : "La colonisation n'est pas une question d'intérêt mais une question de devoir. Il faut coloniser parce qu'il y a une obligation morale pour les peuples, comme pour les individus, d'employer les forces et les avantages qu'ils ont reçus de la Providence pour le bien général de l'humanité. Il faut coloniser parce que la colonisation est au nombre de ces devoirs qui incombent aux grandes nations et auxquels elles ne sauraient se soustraire sans manquer à leur mission et sans encourir une véritable déchéance morale."
Chez George W. Bush et ses inspirateurs néoconservateurs les mêmes accents se font entendre. La propagation messianique du libéralisme politique et économique fait partie des devoirs de la plus grande puissance démocratique du XXIe siècle, de même que la colonisation du XIXe visait "le bien général" de l'humanité.
Au-delà de cette généralité, les différences l'emportent sur les ressemblances. Les puissances du XIXe siècle, qui transféraient au moins en partie leurs rivalités chez les colonisés, étaient d'abord européennes, les Etats-Unis ne participant qu'à la marge à la formation de ces empires.
Après la seconde guerre mondiale, les Américains soutiendront d'ailleurs le mouvement de décolonisation, à la fois pour des raisons idéologiques - le droit des peuples à disposer d'eux-mêmes - et stratégiques - la perte de leurs possessions d'outre-mer signant l'affaiblissement définitif des puissances européennes, en particulier de la France et de la Grande-Bretagne.
L'impérialisme contemporain, dont les Américains sont les principaux sinon les seuls protagonistes, ne vise ni à la conquête de territoires appelés à être - au sens propre du terme - colonisés, c'est-à-dire habités par des colons venus de la métropole, ni à l'exploitation directe de richesses naturelles. La mondialisation de l'économie se passe fort bien d'un contrôle politique direct du centre sur la périphérie.
Cet impérialisme est essentiellement idéologique. Il vise à répandre la démocratie, comme étant la meilleure forme de régime politique. Les néoconservateurs américains sont convaincus que le développement de la démocratie sert les intérêts de sécurité des Etats-Unis et la paix internationale, parce que les Etats démocratiques seraient naturellement moins agressifs que les régimes autoritaires.
Cet impérialisme libéral n'est pas entièrement nouveau. Dans l'histoire récente, ses premières manifestations datent des années 1990. Au moment de la guerre du Kosovo, Tony Blair avait défendu l'idée d'un "nouvel internationalisme", fondé sur la défense des droits de l'homme. Le premier ministre britannique reprenait à son compte en l'élargissant le droit d'ingérence humanitaire pour en faire la doctrine de la nouvelle gauche occidentale, qui tentait de se regrouper autour de Bill Clinton et des sociaux-démocrates européens.
La droite américaine était alors plutôt repliée sur son pré carré. Qu'importait la nature intérieure des régimes aussi longtemps qu'ils étaient amis des Etats-Unis. Cette maxime valait, notamment, pour le Moyen-Orient. Elle ne guide plus la politique de George W. Bush depuis les attentats contre le World Trade Center.
A un séminaire organisé à Grenade à l'automne dernier par l'université de New York, les participants arabes s'élevaient déjà contre l'esprit de croisade qu'ils décelaient dans la politique américaine post-11 septembre. Ils refusaient le "patronage" occidental pour la démocratisation de leurs pays au nom de laquelle nombre d'entre eux avaient lutté et avaient été emprisonnés. Ils mettaient en garde contre les effets pervers d'une démocratisation arrivée dans les fourgons de l'étranger et s'indignaient que les Américains "mettent aujourd'hui sur la démocratie au Moyen-Orient la même insistance qu'ils ont mise à l'oublier pendant des années".
Grilles de lecture
Ces intellectuels arabes n'étaient pas les seuls à s'interroger sur la légitimité des tenants de l'impérialisme libéral. Au même moment, dans un entretien à l'hebdomadaire de gauche New Statesman, le ministre britannique des affaires étrangères, Jack Straw, reconnaissait qu'au Moyen-Orient "maints problèmes auxquels nous avons affaire aujourd'hui sont une conséquence de notre passé colonial. Ce sont nous, les Anglais, qui avons dessiné les étranges frontières de l'Irak... Une histoire intéressante mais pas nécessairement honorable", concluait-il.Il serait cependant simpliste de coller les grilles de lecture du XIXe siècle, voire celles des années 1920, sur la politique américaine d'aujourd'hui. L'impérialisme libéral à la George W. Bush s'inscrit dans une forme postmoderne bien décrite, il y a un an, par un diplomate britannique alors qu'il était conseiller de Tony Blair avant de devenir un collaborateur de Javier Solana, à la tête de la politique étrangère européenne.
Ayant passé en revue les différentes formes d'organisation internationales depuis les empires, l'ordre westphalien et la division en deux blocs, jusqu'à l'après-guerre froide, Robert Cooper distinguait trois types d'Etats : les Etats pré-modernes, souvent d'anciennes colonies, qui n'arrivent pas à établir un ordre intérieur et sont ravagés par des guerres intestines ; les Etats postmodernes, qui n'envisagent pas leur sécurité en termes de conquête ou de rapports des forces, mais qui ont accepté de transférer une partie de leur souveraineté à des instances supra-nationales ; entre les deux, les Etats classiques, qui continuent à penser en termes d'intérêts strictement nationaux et de raison d'Etat.
Le meilleur exemple de structure postmoderne est, selon Robert Cooper, l'Union européenne, une sorte d'"empire coopératif", organisant un espace de liberté et de sécurité communes sans la domination d'un groupe ethnique ou d'un centre, comme c'était le cas dans les empires classiques. Cet impérialisme postmoderne est multilatéral et il n'est expansionniste que dans la mesure où il doit assurer la stabilité dans son voisinage. Mais cet expansionnisme est fondé sur le volontariat ou l'attrait du modèle, pas sur la contrainte. L'illustration de ce principe a été fournie par l'élargissement de l'Union aux Etats d'Europe centrale et orientale.
L'empire postmoderne doit cependant affronter les désordres venus des Etats prémodernes ou les défis posés par les Etats classiques. Dans son essai intitulé Remettre de l'ordre dans le monde ; les implications à long terme du 11 septembre (Foreign Policy Center), Robert Cooper étudiait surtout le cas de l'Europe, mais sa réflexion pourrait être étendue aux Etats-Unis.
Le monde postmoderne, disait-il, doit être prêt à utiliser la méthode du "deux poids, deux mesures": "Entre nous, nous agissons selon le rule of law et les principes de la sécurité coopérative. Mais, face à des types d'Etat plus traditionnels, nous devons en revenir aux méthodes plus brutales des temps anciens - usage de la force, attaques préventives, duperie, tout ce qui est nécessaire pour affronter ceux qui vivent encore dans le monde du XIXe siècle, celui du chaque Etat pour soi. Entre nous, nous respectons la loi, mais, quand nous agissons dans la jungle, nous devons alors appliquer les lois de la jungle."
L'impérialisme américain contemporain peut être qualifié de "libéral" : il vise l'installation de gouvernements représentatifs fondés sur l'Etat de droit, dans les territoires conquis qu'il n'envisage pas d'occuper sur une base permanente. Toutefois, d'autres traits le rapprochent plus de l'impérialisme classique que de l'impérialisme "postmoderne" défini par Robert Cooper.
Non contents d'agir de manière préventive et discrétionnaire contre ceux qui ne jouent pas le jeu, George W. Bush et consorts refusent de jouer le jeu avec les Etats qui s'appliquent à mettre en œuvre la "sécurité coopérative" (rejet du protocole de Kyoto, du Tribunal pénal international, de l'interdiction des armes chimiques ou des mines antipersonnel, etc.). Comme si le statut d'hyperpuissance s'accommodait mal du postmodernisme.