En Afghanistan déjà, les forces spéciales avaient versé 90 millions de dollars aux chefs de tribu pour obtenir leur soutien.
Le Monde
28 Mai 2003
Par Jacques IsnardDes officiers généraux et supérieurs irakiens ont été soudoyés par les Américains pour obtenir d'eux que les troupes sous leurs ordres refusent de se battre, durant les derniers jours de la guerre, et cessent d'apporter leur soutien au régime de Saddam Hussein. Des cadres de la Garde républicaine, l'ultime rempart du raïs irakien à Bagdad même, ont notamment été "achetés". Les Etats-Unis avaient déjà agi de cette façon en Afghanistan, en faisant verser, par leurs forces spéciales, quelque 90 millions de dollars à des chefs de tribus pour qu'ils se battent à leurs côtés.
La revue américaine Defense News détaille cette information dans ses éditions du 19 mai. Il n'y a pas eu de réaction officielle à Washington. Le général Tommy Franks, qui a dirigé les opérations en Afghanistan et en Irak, s'est contenté de dire, le 23 mai, sans davantage de précisions, qu'il avait détenu des lettres de généraux irakiens lui ayant indiqué : "désormais, je travaille pour vous" pour signifier qu'ils ne défendraient pas leurs positions une fois la coalition anti-Saddam lancée sur la route de Bagdad.
A la veille de la guerre, le secrétaire américain à la défense, Donald Rumsfeld, avait lâché, de façon énigmatique, que Washington "tractait" avec des responsables de la Garde républicaine. Le chef d'état-major des armées américaines, le général Richard Myers, avait évoqué, lui, la nécessité de devoir neutraliser "directement des piliers du pouvoir" en place.
Selon des responsables du Pentagone cités par la revue, l'action de corruption entreprise par les Américains a visé des officiers à la tête des forces d'élite irakiennes - la Garde républicaine et la Garde républicaine spéciale - chargées de défendre la capitale, de façon à limiter le plus possible le risque de combats meurtriers. Face à un missile de croisière dont le coût est de 1 à 2,5 millions de dollars, "le fait de corrompre un responsable permet d'atteindre le même but sans verser de sang ni s'exposer à des dégâts collatéraux", convient un officiel du Pentagone qui, pour autant, ne cite aucun nom d'Irakiens soudoyés, ni leur nombre, ni la somme qu'ils ont perçue.
Un cousin de Saddam
"Il y a des unités qui se sont battues, admet-il, par devoir et patriotisme, mais elles n'ont pas réussi à changer le cours de la guerre."Suite à Defense News, d'autres sources d'information publient des noms. C'est le cas, notamment, du Journal du dimanche du 25 mai qui relate que Bagdad est tombé aussi vite parce qu'"un général a trahi". "Maher Soufiane al-Tikriti, chef de la Garde républicaine spéciale et patron de la défense de la capitale, était un agent américain", est-il indiqué.
Selon ce journal, le général, cousin de Saddam Hussein, a livré la ville aux troupes américaines "contre quelques millions de dollars et un sauf-conduit pour sa famille". Maher Soufiane al-Tikriti aurait été recruté il y a un an par l'un de ses parents réfugiés à Londres. Il a disparu la veille de la chute de Bagdad et il aurait été exfiltré par un avion américain avec deux autres généraux. "Beaucoup de valises remplies de dollars ont circulé", dit un diplomate arabe.
Depuis Amman, en Jordanie, l'Agence France-Presse précise, selon des aveux d'anciens responsables du régime irakien en exil, que le chef de la Garde républicaine spéciale aurait donné à ses troupes "un ordre verbal" de ne pas se battre lors de l'entrée des forces américaines à Bagdad. Avant le début des hostilités, les services français du renseignement avaient acquis la conviction que "de hauts gradés irakiens" ont régulièrement fourni des informations aux Américains.
La complicité d'une partie de la haute hiérarchie militaire irakienne, dont Defense News et le Journal du dimanche font état, explique probablement l'un des mystères de la guerre en Irak. En maintes circonstances, en effet, durant les trois semaines de combats, des unités irakiennes se sont délitées face à la progression américano-britannique, nombre de cadres et de soldats préférant fuir et rentrer chez eux sans combattre. Des ponts stratégiques n'ont pas été détruits ni minés. L'accès aux aéroports de Bagdad n'a pas été spécialement entravé, comme si on avait voulu faciliter la chute de Bagdad.