Mohammad-Reza Djalili, spécialiste de l'Iran, explique les raisons des manifestations quotidiennes qui se déroulent à Téhéran depuis une semaine.
Libération
16 juin 2003
Par Ludovic BlecherMohammad-Reza Djalili est professeur à l'Institut universitaire des Hautes Etudes Internationales de Genève et à l'Institut d'Etudes du Développement. Spécialiste de l'Iran il est l'auteur, entre autres, d'"Iran: l'illusion réformiste", Presses de Sciences-Po, Paris, 2001.
Des manifestations hostiles au régime sont désormais quotidiennes à Téhéran et depuis dimanche la contestation semble gagner la province. Qui est à l'origine de ce mouvement?
Tout est parti d'un prétexte assez banal dans la nuit de mardi à mercredi dernier à propos de la privatisation du restaurant universitaire d'un campus de Téhéran (Lire l'article). En quelques heures, la protestation a pris une tournure politique réclamant la fin de la dictature des mollahs, le départ du Guide la Révolution et même la démission de Mohammad Khatami (le président, NDLR).
Depuis le mouvement ne cesse d'enfler, pourquoi ?
Ces manifestations reflètent un malaise social, économique, et politique. Elles s'inscrivent d'ailleurs dans la suite d'une série de manifestations qui depuis quatre ou cinq ans ponctuent la période estivale. Aujourd'hui, elles prennent une ampleur sans précédant. Même si c'est difficile à évaluer, plusieurs milliers de personnes, en majorité des étudiants, manifestent et il semble que depuis dimanche le mouvement s'étende en province.
Selon vous, le malaise est profond...
La société iranienne est au bord de l'implosion, le système est totalement bloqué. Politiquement, d'abord, car les "réformateurs" ne parviennent pas à transformer le régime; socialement, ensuite, dans la mesure où le gouvernement ne parvient pas à résorber le chômage des jeunes.
Même s'il y a eu des arrestations et quelques accrochages violents, il semble que le gouvernement tente de calmer le jeu. Quelle est la marge de manœuvre du régime?
Le gouvernement souffle le chaud et le froid. Il évite de mettre le feu aux poudres tout en essayant d'empêcher que le mouvement ne s'étende au reste de la société. Même si le régime a envoyé il y a quelques jours les bassidis, des jeunes militants islamistes avec chaînes, gourdins et Harley Davidson dernier modèle pour attaquer les étudiants, il hésite à réprimer trop brutalement. Les autorités craignent qu'une répression qui pourrait faire des morts et des blessés ne conforte l'opposition des étudiants et de la société. Et puis les étudiants ont de la famille, des parents qui sont dans la société, et ces gens les soutiennent.
Le régime semble d'autant plus prudent qu'il est en première ligne face aux manifestants qui réclament désormais la tête du Président "réformateur" Khatami. N'est-ce pas là la principale nouveauté de ce mouvement?
Jusqu'à présent, Khatami avait servi de soupape de sécurité pour le régime. Il essayait de fédérer les mécontentements en promettant des réformes. Mais après sept ans de Khatamisme, les gens sont désabusés, ils ne croient plus du tout en lui et le voient comme un écran de fumée, un cache misère du régime.
Pensez-vous que le mouvement va s'amplifier ?
Plusieurs paramètres doivent être pris en compte: quelle sera la capacité de résistances des étudiants? Le mouvement va-t-il déborder à l'extérieur de l'université? L'Etat islamique va-t-il se diviser sur cette question? Il y a déjà un système factionnel au sein du régime. Peut-être que les tendances vont s'entre-déchirer sur ces événements. Un autre élément est déterminant: l'Etat continuera-t-il d'avoir les moyens d'entretenir sa clientèle? Si, par exemple, l'industrie pétrolière se mettait en grève, les moyens de l'Etat pourraient fondre très rapidement.
Le mouvement étudiant risque-t-il d'être paralysé par l'absence de relais politique?
Durant ces vingt dernières années, le régime a éliminé dans la population tout ce qui dépassait. Les mouvements de gauche, libéraux, nationalistes, même monarchistes ont été très largement réprimés. Il est donc difficile d'imaginer l'émergence rapide d'une structure politique agissante qui puisse accompagner ce mouvement.
Le contexte international pèse-t-il sur les événements ?
La présence américaine en Afghanistan et en Irak (deux pays frontaliers de l'Iran) est défavorable au régime. Cet encerclement inspire certainement un peu les Iraniens. Mais tous ces facteurs n'ont qu'un impact très relatif et marginal. Le problème vient avant tout de l'intérieur.