Des proches du chef du groupe d'investigation américain, David Kay, laissent entendre qu'il sera difficile de découvrir des stocks volumineux
Le Monde
20 Juillet 2003
Par Jacques IsnardLes Etats-Unis et la Grande-Bretagne ont du mal à prouver l'existence d'un trafic d'uranium entre l'Irak et le Niger, quoi qu'ils en disent encore aujourd'hui. Mais cela n'est apparemment pas leur seule déconvenue. Si l'on en croit des confidences recueillies par des services de renseignement européens, notamment français, auprès de leurs correspondants anglo-saxons, les deux pays leaders de la coalition anti-Saddam Hussein n'ont pas davantage réuni, à ce jour, de preuves accablantes et fiables sur l'existence, en Irak, de stocks massifs d'armes biologiques et chimiques qui seraient une grave menace pour la région.
Certes, avant la première guerre du Golfe, en 1991, les stocks irakiens d'armes biochimiques étaient avérés et Bagdad en avait fait usage contre les populations kurdes et iraniennes. Mais les inspecteurs en désarmement de l'ONU, entre 1991 et 1998, sont parvenus à éliminer un potentiel biochimique irakien qui était très largement excédentaire et à détruire une bonne partie des capacités industrielles en la matière.
Le savoir-faire est cependant resté intact, sur place, avec des équipes de savants, d'ingénieurs et de techniciens irakiens jugés très compétents. Le fait que ces "cerveaux" sont demeurés fidèles au régime du raïs a justifié la crainte des Américains et des Britanniques que le travail ait continué.
La mission de Hans Blix, interrompue par la seconde guerre du Golfe, n'a permis que très partiellement de vérifier cette thèse. Les experts irakiens sont toujours présents, mais, si l'on en juge par la teneur des interrogatoires qu'ils ont subis entre-temps, il n'est pas évident qu'ils aient pu mener à bien la constitution d'un arsenal crédible.
Des informations qui datent
Aujourd'hui, la vérification a été reprise, sous la bannière des Etats-Unis, par un groupe d'investigation de près de 1 200 personnes, dirigé par David Kay. Cet expert a participé aux précédentes recherches de l'ONU. Pour diriger l'actuelle mission américaine d'inspection, il a été proposé par la CIA à George Bush.Des proches de M. Kay laissent désormais entendre qu'il sera difficile de découvrir en Irak des stocks volumineux d'armes biochimiques prêtes à servir. Peut-être trouvera-t-on quelques éléments de preuves qui signifieraient que Bagdad a relancé très progressivement ses programmes. Il ne s'agirait pas, alors, de gros approvisionnements en armes aptes à devenir opérationnelles du jour au lendemain.
Quelques semaines avant la guerre, en mars, la CIA et l'état-major interarmées américain avaient estimé, au contraire, que l'Irak était en situation d'aider des terroristes à fabriquer des armes biochimiques même rudimentaires, en leur apprenant à mélanger, par exemple, engins explosifs et substances toxiques simples, comme des toxines qui s'attaquent au système nerveux. Aujourd'hui, des inspecteurs américains, approchés par des spécialistes français, concèdent que les informations ayant servi de base de départ à leurs recherches sont fragmentaires et anciennes. Certaines auraient dix ans d'âge, ce qui laisse la porte ouverte à la thèse selon laquelle les Irakiens n'auraient pas avancé autant qu'on tend à le supposer.
Les agents français du renseignement qui ont reçu ces confidences avancent une autre théorie.
Il se peut que les analyses qui ont inspiré la politique de M. Bush, comme celle fr Tony Blair, reposent sur des aveux d'"indicateurss" en Irak, qui détenaient eux-mêmes des informations partielles ou dépassées et qui ont exagéré l'importance de leurs supputations.
Ces mêmes experts français n'éliminent pas totalement l'hypothèse que les Irakiens aient réussi à cacher ou à détruire les quelques armes biochimiques opérationnelles en leur possession. En 1991, ils en avaient déjà - c'est une certitude - et ils ne s'en sont pas servis. Le fait de ne pas les avoir davantage brandies cette fois encore n'implique pas qu'ils n'en avaient pas.