L'assassinat de Bettina Goislard, membre du Haut-Commissariat des Nations unies pour les réfugiés, est le dernier acte d'une série d'attaques et d'intimidations
Le Monde
18 novembre 2003
Par Françoise ChipauxAssassinée par deux hommes à moto qui ont tiré à bout portant sur la voiture du Haut-Commissariat des Nations unies pour les réfugiés (HCR) dans laquelle elle circulait en plein centre de la ville de Ghazni, à 140 km au sud-ouest de Kaboul, Bettina Goislard, 29 ans, est la deuxième humanitaire expatriée à être tuée en Afghanistan, mais la treizième victime parmi la communauté humanitaire. Depuis le meurtre, le 27 mars, de Ricardo Munguia, un expatrié du Comité international de la Croix-Rouge (CICR), onze employés afghans d'organisations non gouvernementales (ONG) ont été tués et vingt-huit autres blessés. Le chauffeur afghan de la voiture conduisant Bettina Goislard a été blessé. Le corps de Bettina Goislard a été ramené à Kaboul. La police a arrêté les deux assassins et, selon le gouverneur de Ghazni, "ce sont des talibans. Nous les interrogeons et peut-être allons-nous arrêter plus de talibans", a-t-il dit.
Le HCR, qui a assisté la réinstallation de 3 millions de réfugiés afghans depuis janvier 2002, a des bureaux à travers tout l'Afghanistan et était l'une des rares agences humanitaires à maintenir des expatriés à Ghazni. Frontalière des provinces de Paktika, Paktia, Zabul, Uruzgan, notamment, où les opposants au gouvernement sont particulièrement actifs, la province de Ghazni a déjà été le théâtre de l'assassinat, le 8 septembre, de quatre employés afghans de l'ONG danoise DACCAR, et le 13 août de deux employés d'une autre ONG, ARCS. Depuis cette date et jusqu'au 8 novembre, les services de sécurité afghans pour les ONG, ANSO, ont comptabilisé, dans la seule province de Ghazni, 17 incidents contre des travailleurs humanitaires (intimidations, menaces directes, attaques de bureaux...).
Si Bettina Goislard est le premier membre de l'ONU tué depuis la chute des talibans à l'automne 2001, les Nations unies, qui emploient 813 expatriés et plusieurs milliers de travailleurs locaux en Afghanistan, ont été la cible de plusieurs attaques. La dernière en date remonte au 11 novembre, avec l'explosion d'une voiture piégée devant les bureaux de la Mission d'assistance des Nations unies à l'Afghanistan, à Kandahar, qui a fait deux blessés. L'ONU, qui avait déjà renforcé ses mesures de sécurité après l'attaque contre son siège à Bagdad, a demandé à tous ses expatriés travaillant à Kandahar (sud), Gardez (ouest) et Jalalabad (est) de réduire leurs mouvements.
Cibles privilégiées
Le secrétaire général de l'ONU, Kofi Annan, a condamné cet "acte scandaleux et méprisable". Il a appelé "le gouvernement afghan et la communauté internationale à prendre les mesures nécessaires pour garantir la sécurité du personnel de l'ONU et des autres agences engagées dans l'aide à la reconstruction d'un Afghanistan pacifique".Ce nouvel assassinat va de nouveau faire réfléchir les acteurs humanitaires aujourd'hui cibles privilégiés des opposants au gouvernement, qu'ils soient talibans, fidèles d'Al-Qaida ou de l'ancien premier ministre Gulbudin Hekmatyar. "Après l'assassinat de Ricardo, il y a eu une période de choc, mais sous la pression des besoins, on a pensé que ce que les expatriés ne peuvent plus faire, les nationaux peuvent le faire. Puis est venu le meurtre des nationaux", affirme Nick Downie, coordinateur pour la sécurité à ANSO.
Aujourd'hui, on est rentré, semble-t-il, dans une troisième étape avec les menaces visant les bénéficiaires des projets humanitaires. "Certaines communautés demandent aux ONG de ne plus venir dans leurs villages", avoue Nick Downie. Un tract, distribué notamment dans la province de Laghman, appelle la population à "rester à l'écart des organisations étrangères comme les ONG qui sont non musulmanes et font de l'espionnage". Le tract appelle "nos frères moudjahidins à prendre des mesures sérieuses pour prévenir l'infiltration de l'administration espionne" et invite "les fonctionnaires à quitter leurs emplois pour ne pas risquer leur vie". Malgré les avantages à travailler dans une ONG étrangère, des employés afghans préfèrent partir pour ne pas mettre en péril leur famille.
"La distinction entre acteurs politiques, militaires et humanitaires n'est plus faite", déplore le chef d'une organisation internationale humanitaire. "La cible est aujourd'hui tous ceux qui contribuent à la reconstruction du pays", ajoute-t-il.
Mélange des genres
"Les ONG ont perdu de la crédibilité car dans un processus de reconstruction très centralisé, elles sont associées au gouvernement", estime Emmanuel Tronc, responsable de Médecins sans frontières. "La sécurité est devenue totalement imprévisible avec, au sud, la résurgence des talibans et, dans le reste du pays, le banditisme, les trafics en tous genres", poursuit-il.Les acteurs humanitaires ont aussi été "fragilisés" par un mélange des genres. La mise en place par les Etats-Unis de PRT (Provincial Reconstruction Team), qui font du travail humanitaire en uniforme militaire, n'arrange pas les choses. "Quand les Etats-Unis passent devant pour sécuriser un endroit et nous disent ensuite "allez-y", comment les gens ne nous associeraient pas -aux Américains- ?", interroge un responsable humanitaire. Des escortes armées employées par les agences humanitaires de l'ONU, dans le souci de sécuriser la distribution de l'aide, ajoutent un risque de confusion.
"La sécurité est d'abord de nature et d'origine politique et tant que l'on n'aura pas compris cela, on ne pourra rien faire"déplore un responsable humanitaire qui veut garder l'anonymat. Le paradoxe est que des organisations humanitaires qui ont travaillé pendant vingt-trois ans de guerre en Afghanistan dans les pires moments, sont réduites à l'impuissance alors que la communauté internationale n'a jamais été aussi présente et que les promesses faites aux Afghans n'ont jamais été aussi grandes.
© Le Monde 2003