Le trafic de drogue toucherait le gouvernement
Le Monde
11 Fevrier 2004
Par Françoise ChipauxLe temps presse si l'on veut éviter que l'Afghanistan ne devienne un narco-Etat, a affirmé, mardi 10 février à Kaboul, Antonio Maria Costa, directeur de l'Office des Nations unies contre la drogue et le crime (UNODC). L'an passé, le pays a produit les trois quarts de l'opium mondial, a-t-il rappelé.
A l'issue de la première conférence internationale de lutte contre la drogue à se tenir à Kaboul, M. Costa a appelé les troupes de la coalition engagées dans la guerre "antiterroriste" et celles de la Force internationale d'assistance à la sécurité en Afghanistan (ISAF) à s'impliquer réellement dans la lutte contre la drogue. "Chacun reconnaît que les ressources des trafics de drogue nourrissent le terrorisme et, donc, que combattre le trafic de drogue revient à combattre le terrorisme", a-t-il dit, avant de confier à la presse que "des mesures militaires contre la drogue sont envisagées".
Le responsable de l'ONU a évoqué le bombardement par l'armée américaine, début janvier, d'un laboratoire d'héroïne dans la province orientale du Badakhshan, après une intervention musclée d'une unité spéciale de la police afghane encadrée par des experts britanniques. "Cela a fait des vagues parmi les trafiquants qui ont vu le sérieux -des forces engagées-. Si plus d'opérations comme cela surviennent dans le sud, l'est, le centre du pays, je pense que nous allons avancer. C'est crucial", a ajouté M. Costa.
50% du PIB
Jusqu'à présent, les quelque 11 000 soldats de la coalition considéraient que la lutte anti-drogue ne faisait pas partie de leur mission. Opérant principalement dans le sud et l'est du pays (régions traditionnelles de culture de l'opium), ils n'intervenaient pas, même devant l'évidence. Commandant en chef de ces forces, le général américain David Barno a affirmé, la semaine passée, que ses troupes se contenteraient de partager avec les autorités afghanes les renseignements. "Notre priorité doit demeurer la sécurité", a-t-il dit.En visite à Kaboul, le nouveau secrétaire général de l'OTAN, Jaap de Hoop Scheffer, a aussi pris ses distances. "La participation à des opérations anti-drogue n'est pas la première responsabilité de l'ISAF", a-t-il déclaré. L'Allemagne, dont les troupes dirigent, depuis janvier, une équipe de reconstruction à Kunduz (Nord), a fait savoir dès l'origine que ses soldats ne participeraient pas, "pour des raisons de sécurité", à la lutte anti-drogue.
Dénoncée par le directeur de l'UNODC, l'implication d'officiels du gouvernement central comme de responsables des provinces dans le trafic de drogue rend délicate la lutte contre les stupéfiants. "Il y a des personnes faisant autorité, au sein du gouvernement, à Kaboul, dans les provinces ou dans le monde des affaires qui facilitent et bénéficient des trafics de drogue. Cela doit cesser" a affirmé M. Costa, qui a rencontré le président Hamid Karzaï.
La production d'opium, qui a atteint 3 600 tonnes en 2003, devrait encore s'accroître en 2004. Sondés par l'UNODC, au moment des semences, les fermiers ont fait part de leur intention de cultiver plus d'opium. Vingt-huit provinces afghanes sur 32 cultivent le pavot (18 en 1999). Le trafic d'opium - et de plus en plus d'héroïne - nourrit nombre de commandants sur le terrain et, en chaîne, des gouverneurs de provinces, des ministres. La drogue, culture et trafic, a rapporté environ 2,3 milliards de dollars (50 % du PIB afghan) en 2003. Soit davantage que l'aide internationale.
Les participants à la conférence de Kaboul ont décidé cinq points d'action qui, tous, demanderont du temps et de l'argent : le renforcement des institutions chargées de la lutte, qui est de la responsabilité des Britanniques; le soutien aux fermiers pour des cultures alternatives; le rétablissement d'un système judiciaire, sous la responsabilité de l'Italie; une campagne de sensibilisation aux dangers de la drogue; enfin, la prévention et le traitement des drogués, phénomène assez nouveau et largement dû au retour des réfugiés.
© Le Monde 2004