Le Monde
9 novembre 2004
Par Cécile Hennion, notre envoyée spéciale de BagdadKalachnikovs, brownings, berettas, rien ne manque dans le dépôt du cheikh.
S'il existe un homme heureux de la recrudescence des actions de la guérilla en Irak, c'est bien le cheikh Mohammed. Les affaires de ce marchand d'armes n'ont jamais été aussi florissantes que depuis ces derniers mois. Maillon essentiel de la lutte armée, le cheikh refuse cependant toute allégeance à un groupe ou à une idéologie. Le secret de sa réussite consiste, justement, à ne pratiquer ni politique ni discrimination. "Je vends à tout le monde, déclare-t-il, du moment que l'intermédiaire qui se présente à moi est un homme de confiance, recommandé par quelqu'un que je connais." Sa maison est située dans un lieu stratégique, à Bagdad, dans un quartier plutôt bourgeois où vivent, en bonne entente, Irakiens chiites et sunnites. Mohammed est un nom d'emprunt pour la circonstance, car dit-il, "je fais un métier dangereux".
En effet, malgré sa mise modeste, cet homme d'une soixantaine d'années, chef de la tribu J., n'a rien d'un petit revendeur à la sauvette. Dans la pièce où il reçoit, les conversations téléphoniques se succèdent, aussi nombreuses que brèves, émaillées de codes secrets identifiant la marchandise. La variété d'articles qu'il propose est impressionnante, autant par l'abondance que par la qualité. Ici, les armes vendues sont neuves et s'achètent en gros. Elles n'ont "rien à voir avec les pétoires qu'on trouve sur les marchés de Sadr City ou qui sont rendues aux Américains dans les opérations de prétendu désarmement", précise-t-il.
La base: les kalachnikovs, dont les prix varient de 100 à 600 dollars selon le modèle, et les Beretta italiens, à 800 dollars pièce. "A la fin du régime de Saddam, la police irakienne était équipée de Beretta, ces armes ont été volées pendant la guerre." Serait-il possible d'en obtenir cinq cents ? "Bien sûr, donnez-moi dix minutes..." Et comme si le cheikh craignait que sa parole puisse être mise en doute, il montre son dépôt, aussi large que sa maison, auquel on accède par la porte de derrière: "Browning 13 mm, 1 000 dollars, c'était l'arme préférée de Saddam quand il s'exerçait au tir ; Scorpion - un modèle rare! -, spécialement conçu pour les gardes du corps, 1 800 dollars. C'est le pistolet-mitrailleur américain, 2 500 dollars, qui connaît actuellement le plus grand succès: j'en vends au moins dix par jour..." Les stocks de réserves et la marchandise la plus précieuse sont gardés ailleurs, "enterrées autour d'une ferme" située quelque part entre Bagdad et Baaqouba. "Là, j'ai des engins beaucoup plus sérieux, comme des machines de guerre antiaérienne." Il n'est pas nécessaire d'être un as en calcul pour comprendre que ce commerce rapporte beaucoup. Mais, si la fortune est récente, le cheikh Mohammed n'est pas un débutant. Voilà plus de vingt ans qu'il se livre à ces activités clandestines.
Contexte propice
Dans le salon de Bagdad qui sent la peinture fraîche, assis en face d'une douzaine de tasses à thé remplies d'échantillons de munition de toute taille et de tout genre, il explique: "L'Irak a toujours été un endroit béni pour ce business. Saddam Hussein était un cow-boy qui adorait les armes. L'avenir du pays ne l'intéressait pas, seule la guerre le passionnait. Quand il a décidé d'attaquer le Koweït en 1991, mon commerce a pris de l'ampleur. Les soldats irakiens ont pillé les dépôts d'armes koweïtiens. Dans le désordre qui a accompagné la débâcle, beaucoup en ont profité pour revendre des caisses entières. J'en ai récupéré une partie. La filière rentable, à l'époque, c'était les Kurdes irakiens qui en revendaient une partie aux Kurdes de Turquie. Je travaillais aussi beaucoup avec les Palestiniens et les Afghans."A en croire le cheikh Mohammed, le contexte actuel est encore plus propice au trafic. "Ça n'a jamais été aussi facile, s'exclame-t-il. Les frontières sont complètement ouvertes. Vous pouvez y faire passer n'importe quoi! En échange d'une poignée de dinars, les gardes-frontières vous vendraient leur mère. L'Irak croule sous les armes. A tel point que j'exporte! Croyez-en ma vieille expérience: il y en a suffisamment pour qui en veut et pour au moins dix ans!" S'il reste extrêmement vague sur la nationalité des pourvoyeurs de canons, il affirme en revanche que ses gros clients étrangers se trouvent de l'autre côté de la frontière syrienne: "Ça marche très fort de ce côté-là!"
Quant à d'éventuelles représailles américaines, "Saddam possédait vingt-quatre services de sécurité et cela ne m'empêchait pas de travailler - je faisais même des affaires avec ses moukhabarats et ses gardes du corps. Alors si vous croyez que les Américains me font peur!"
Le cheikh Mohammed n'apprécie pas qu'on puisse le taxer d'immoralité. "En tant que chiite, explique-t-il, je respecte les recommandations du grand Ayatollah Ali Al-Sistani." A ce propos, il se souvient que, dès le début de la guerre, la Marjaiya, la plus haute autorité religieuse chiite, avait interdit l'achat et la vente d'armes et avait enjoint à ceux qui en possédaient de les remettre au nouveau gouvernement du pays, dès qu'il serait établi. Mais, selon le cheikh, "on ne peut vraiment pas considérer le premier ministre Allaoui comme un gouvernement irakien! Je vous assure que je n'aime pas la violence: je ne supporte même pas de voir égorger un poulet. Mais que voulez-vous ? Tout le monde a besoin de moi. Je fournis même, indirectement, le ministère de l'intérieur."
Concernant l'avenir, Cheikh Mohammed est très optimiste: la guerre en Irak est partie pour durer. "Même si les Américains se retirent, je ne m'inquiète pas. Arabes contre Kurdes, sunnites contre chiites... Beaucoup de batailles sont encore à venir." Sur ce point, on peut sans doute faire confiance à cet homme qui reçoit les confidences d'à peu près toutes les factions de la capitale.
Il est 17 h 30. L'obscurité tombe sur la ville. En cette période de ramadan, c'est l'heure de la rupture du jeûne pour les Bagdadis. Pour Cheikh Mohammed, c'est l'heure des affaires. Devant sa maison, au moins dix véhicules attendent, en stationnement, sur le bas- côté. Le repas de fête attendra un peu. Cette année, plus que les autres, il sera copieux.
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